JEFFERSON BECK, NASA/GSFC

Une impulsion d’eau plus froide a permis à une partie du glacier Jakobshavn Isbræ de prendre de la masse. Mais dans l’ensemble, la fonte au Groenland se poursuit.

La glace fond et ne se reforme pas. C’est un fait que nous entendons souvent dès lors que nous abordons la question du changement climatique et de la glace qui, en un sens, permet d’assurer une certaine unité. Dans tout l’Arctique, après tout, les glaciers perdent du terrain, n’est-ce pas?

Peut-être pas tout à fait comme nous l’imaginons.

Le projet Oceans Melting Greenland (OMG) de la NASA a révélé que le glacier Jakobshavn Isbræ, le plus grand du Groenland, se développait à nouveau, du moins à son bord. Dans une étude publiée lundi dans Nature Geoscience, des chercheurs rapportent que depuis 2016, la glace du Jakobshavn Isbræ s’est légèrement épaissie, grâce aux eaux océaniques relativement froides à sa base, qui ont entraîné le ralentissement de la fonte du glacier. Cela renverse la tendance à l’amincissement et au recul constatée sur ce glacier ces vingt dernières années. Mais si l’on considère l’ensemble des phénomènes climatiques et tout particulièrement les événements qui rythment la vie de la banquise, cette observation n’est pas nécessairement une bonne nouvelle pour le niveau mondial de la mer.

En effet, malgré la croissance de ce glacier, l’ensemble de la calotte glaciaire du Groenland perd toujours énormément de glace. Jakobshavn Isbræ ne draine qu’environ 7 % de la calotte glaciaire. Par conséquent, même si sa croissance était vigoureuse, la perte de masse du reste de la calotte glaciaire l’emporterait sur sa légère expansion.

Cela peut sembler un peu déroutant, mais c’est parce que la réalité du changement climatique n’est pas une ligne droite, comme l’expliquent les chercheurs de la NASA.

« On a longtemps pensé qu’une fois que les glaciers auraient commencé à reculer, rien ne les arrêterait », explique Josh Willis, océanographe au Jet Propulsion Laboratory de la NASA et scientifique principal d’OMG. « Nous avons constaté que ce n’était pas vrai. »

D’autres glaciers arctiques pourraient connaître une croissance similaire. Cela suggère que les flux et reflux des glaciers dans un monde en réchauffement pourraient être plus difficiles à prédire que prévu, déclare Willis.

Il n’est pas seulement question du réchauffement de l’air. « L’eau se réchauffe aussi », dit Willis. « Les océans jouent un rôle essentiel dans la fonte des glaces au Groenland. »

« Tout cela montre la sensibilité des glaciers aux températures océaniques », explique le principal auteur de l’étude, Ala Khazendar, un glaciologue de l’OMG.

Pourquoi le glacier Jakobshavn s’élargit-il ? Les scientifiques soulignent un afflux récent d’eau exceptionnellement froide en provenance de l’Atlantique Nord s’étant propagée dans l’Arctique. Le phénomène a été particulièrement marqué dans la baie de Disko, qui déborde dans le fjord glacé d’Illulisat, où se trouve le glacier. À une profondeur de 250 mètres, les températures ont chuté de 2°C depuis 2014. Et cette eau plus froide a aidé le glacier à ralentir sa fonte et même à croître légèrement.

Cet afflux d’eau froide n’est pas un événement isolé : grâce à un cycle naturel dans l’océan Atlantique qui alterne entre chaud et froid environ une fois tous les vingt ans, des eaux plus froides pénètrent la côte ouest du Groenland. Mais la phase changera à nouveau à un moment donné et des eaux plus chaudes reviendront.

Ainsi, bien que la fonte globale sur le continent ne soit pas suspendue – et que la calotte glaciaire continue de diminuer à mesure que le monde se réchauffe – ces cycles montrent que le changement climatique ne crée pas nécessairement d’impacts de manière linéaire. Cela signifie également que les conditions pourraient être un peu plus compliquées qu’on ne le pensait auparavant pour les 200 glaciers que compte le Groenland.

DES INTERACTIONS COMPLEXES

Des glaciers comme Jakobshavn s’étendent dans l’océan, ce qui explique l’impact de la température de l’eau sur leur taille et leur mouvement et peut indiquer que la tendance générale à la fonte des glaces – même si c’est encore une réalité – se produit peut-être plus lentement que prévu.

Entre 2000 et 2010, le glacier Jakobshavn a généré le plus important dégagement de glace solide de l’ensemble de la calotte glaciaire du Groenland, ce qui équivaut à presque un millimètre de la montée du niveau de la mer. Le Groenland contient 10 % de l’eau douce du monde sous la forme d’eau gelée. Si elle venait à fondre complètement, les océans pourraient s’élever d’environ 7.60 mètres (À lire : Voici à quoi ressemblerait le monde si la glace continentale venait à fondre).

Willis indique que les experts pensaient que la forme du fond marin était ce qui déterminait en grande partie le recul d’un glacier, car la glace peut rester bloquée sur des crêtes sous-marines qui retardent son mouvement. « Nous avons constaté qu’il faut également tenir compte de l’activité océanique », dit-il. Et lorsque la glace fond à la surface, l’eau traverse la banquise et descend au fond du glacier.

Ce mélange d’eau douce et d’eau de mer sous le glacier provoque la fonte et augmente le vêlage. Ainsi, alors que le glacier se développe, la calotte glaciaire perd toujours une masse considérable et contribue à l’élévation du niveau de la mer.

« C’est ainsi que se traduit le réchauffement des océans », explique Khazendar.

C’est aussi la raison pour laquelle, malgré les sérieuses conséquences de ces observations pour l’avenir proche du Groenland, les chercheurs avertissent que les résultats ne signifient pas qu’un renversement du changement climatique a pour autant été constaté. Cela ressemble en fait à un pendule. Jakobshavn a connu des périodes de fonte rapide au 20e siècle, suivies d’un épaississement puis d’une fonte, indique Khazendar, mais l’air et la mer tendent à se réchauffer, ce qui signifie que les épisodes de fonte seront toujours plus importants que les épisodes de reformation de la glace, ajoute Willis.

UN RECUL “DE PLUS EN PLUS RAPIDE”

« Plus de 90 % de la chaleur piégée par les gaz à effet de serre réchauffe les océans », a-t-il déclaré. « Nous savons donc à long terme que ce refroidissement va passer. Quand cela se produira, le glacier se retirera encore plus vite qu’avant. »

Le projet Oceans Melting Greenland de la NASA, qui a commencé en 2016 à suivre les flux et reflux saisonniers de la glace afin de mieux prévoir l’élévation globale du niveau de la mer, prévoit maintenant de déterminer si cette hypothèse est exacte. L’équipe tente notamment de déterminer l’épaisseur de la glace en survolant le glacier et en utilisant un cartographe topographique aéroporté, qui utilise un radar pour scanner et mesurer la calotte glaciaire avec une précision d’environ 90 cm. De nombreuses recherches climatiques étudient l’air. Le projet OMG, qui comprend également la pose de balises sur les narvals pour mesurer la profondeur et la température de l’océan, étudie l’eau et les glaciers eux-mêmes.

Dans quelques mois, la mission Grace Follow On de la NASA, qui surveille l’eau en mouvement sur Terre, révélera quelle masse le Groenland a perdu au cours des deux dernières années. Ce qui, selon Willis, « pourrait nous aider à savoir si cet effet océanique est plus répandu et pourrait affecter le bilan massique dans un sens positif dans le sens où on constaterait moins de perte de glace qu’au cours des années précédentes. Nous ne pourrons pas resituer les résultats du Jakobshavn Isbræ dans le contexte de l’ensemble du Groenland avant d’avoir obtenu ces données supplémentaires. »

« Je pense que l’hypothèse est fondamentalement correcte », déclare David Holland, un professeur de l’Université de New York qui n’a pas pris part à la recherche mais qui a étudié l’interaction glace-océan autour du Jakobshavn Isbræ pendant 12 ans. Il pense que ce type de phénomène océanique pourrait se généraliser, de l’Arctique à l’Antarctique.

« Vous pouvez voir en été que le Jakobshavn Isbræ avance et ne recule pas », poursuit Holland. « Je pense que la question est de savoir pourquoi le glacier [s’élargit ainsi] et je suis d’avis que l’océan est un acteur dominant. »

Mais certains de ses pairs n’en sont pas aussi sûrs. « Je dois dire que l’observation m’a un peu surpris », admet Martin Truffer de l’Université d’Alaska, qui utilise un radar basé au sol pour mesurer le mouvement des glaciers.

“Après un an de navigation et de plongées au large des côtes groenlandaises, nous avons volontairement laissé le Why, notre goélette, se prendre dans les glaces. Selon les Groenlandais, il y a une quinzaine d’années, la banquise se formait dès le mois de novembre. Aujourd’hui, il faut attendre le mois de janvier. Et elle fond plus tôt qu’auparavant.”PHOTOGRAPHIE DE LUCAS SANTUCCI /UNDERTHEPOLE /ZEPPELINNETWORK

“La ville de Godhavn (son nom danois) se trouve au sud de la baie de Disko, une zone connue pour ses icebergs. Depuis quelques années, le recul de la calotte glaciaire y est flagrant : les glaciers côtiers relâchent de plus “petits” icebergs, qui ne dépassent pas 40 m de haut. En revanche, ces icebergs sont beaucoup plus nombreux que par le passé. Pour les pêcheurs locaux, naviguer devient plus compliqué.”  PHOTOGRAPHIE DE LUCAS SANTUCCI /UNDERTHEPOLE /ZEPPELINNETWORK

“La banquise est le socle du mode de vie groenlandais. Elle relie les villages entre eux. Les habitants pêchent sous la glace. Ils chassent en traîneaux à chiens, notamment le phoque dont le foie, consommé cru, apporte les vitamines qui compensent le manque de fruits et légumes. Avec la disparition programmée de la banquise, il va leur être difficile de rester autonomes sur le plan alimentaire. Les Groenlandais sont formels : pour eux, le changement climatique est déjà une réalité.”PHOTOGRAPHIE DE LUCAS SANTUCCI /UNDERTHEPOLE /ZEPPELINNETWORK

“L’expédition Under The Pole II avait notamment pour but de servir de “bras” à des scientifiques qui ne pouvaient pas venir sur place. Nous avons ainsi effectué des carottages de glace pendant tout l’hiver. L’objectif était de mesurer finement la quantité de CO2  piégé. En parallèle, nous avons étudié les micro-organismes liés à la banquise, qui utilisent du CO2  au cours de leur vie. Cette “pompe banquise” à dioxyde de carbone est encore mal connue de la science.”PHOTOGRAPHIE DE LUCAS SANTUCCI /UNDERTHEPOLE /ZEPPELINNETWORK

“Le bleu de l’océan contraste tellement avec la blancheur de la surface ! La photo a été prise lors d’une plongée, juste avant l’arrivée de l’hiver. En surface, la banquise ne s’était pas encore formée et la lumière pénétrait bien sous l’eau. L’océan était redevenu limpide : quelques semaines plus tôt, le plancton était en plein boom et troublait la visibilité.”PHOTOGRAPHIE DE LUCAS SANTUCCI/UNDERTHEPOLE/ZEPPELINNETWORK

“On ne s’y attend pas mais, même dans l’eau à 0 °C de l’Arctique, la vie est foisonnante et colorée. On y croise petites méduses, gorgones, oursins, anémones… ou des poissons scorpions qui surveillent leur territoire. Autant d’espèces dont l’équilibre sera complètement perturbé quand la température augmentera, ne serait-ce que de 1°C ou 2 °C.”PHOTOGRAPHIE DE MARTIN MELLET/UNDER THE POLE/ZEPPELINNETWORK

“Tout au long de notre hivernage, les aurores boréales nous ont ébloui de lumières. Elles apportent une touche féérique aux activités quotidiennes. Malgré la menace du réchauffement climatique, elles semblent à la fois intemporelles et totalement immuables.”PHOTOGRAPHIE DE FRANCK GAZZOLA/UNDER THE POLE/ZEPPELINNETWORK

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Truffer pense que le réchauffement de l’air joue un rôle dans la formation glaciaire. « Ce qu’il est important de savoir, c’est que ces glaciers peuvent réagir beaucoup plus rapidement aux changements de température à court terme. Nous avions l’habitude de penser que ces couches de glace réagissaient assez lentement, mais cela montre que les réactions des glaciers au climat peuvent être très rapides », déclare-t-il. « Il reste à voir si cela se propage ou non. »

Selon Truffer, cette propagation dépend également de la température de l’eau, ce qui, selon Willis, sera ou non confirmé lorsque les résultats de la mission seront communiqués dans les prochains mois.

La température de l’air est probablement importante, de même que les chutes de neige, ajoute Willis. « Un air plus chaud provoquera plus de fonte et plus de perte de glace », dit-il. « L’air plus froid pourrait avoir pour effet un recul plus faible. Mais nous savons que ce que nous avons vu a été provoqué par l’activité océanique car le ralentissement et l’épaississement se concentrent là où la glace rencontre l’eau. L’épaississement devient de plus en plus mince à mesure que vous vous déplacez vers l’intérieur des terres. »

UNE PLANÈTE EN CHANGEMENT

L’interaction des courants chauds qui érodent les glaciers faisant face à l’océan a déjà un impact sur l’Antarctique ; 10 % des glaciers côtiers sont actuellement en recul. Entre 1991 et 2016, les océans se sont réchauffés en moyenne chaque année de 60 % de plus que ne l’avait estimé le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.

Un recul moins important pour les glaciers tels que le Jakobshavn Isbræ pourrait signifier que des icebergs moins dangereux se dirigeant vers le sud dans l’Atlantique, pourraient constituer une menace pour les routes de navigation – ou que tous les vêlages sous-marins pourraient générer plus de banquise. Chaque année, plus de 20 milliards de tonnes de glace se déversent dans la mer depuis le Jakobshavn Isbræ, plus que partout ailleurs en Antarctique. Les icebergs ont été creusés par le courant du Labrador. Plus de 1 000 icebergs ont dérivé en dessous de 48 degrés N en 2017, et ils sont énormes – l’iceberg qui a éliminé le Titanic en 1912 a pris naissance ici. 

Et pour être clair, le glacier Jakobshavn Isbræ « contribue toujours à la montée du niveau de la mer dans le monde », indique Khazendar. « Cela ne s’arrête pas. »

Les recherches récentes ont par ailleurs montré que de 1979 à 2012, les précipitations du Groenland ont augmenté, ce qui a provoqué des événements de fonte soudaine. Il existe également des signes de réchauffement de la température ambiante modifiant la position de la couche de neige, exposant davantage de glace nue à l’atmosphère et contribuant à la fonte.

Willis dit que ces découvertes ne sont pas incompatibles avec son travail le plus récent. Et s’il est difficile de discuter avec les données montrant que Jakobshavn Isbræ a grandi, on ne sait pas à quel point cela peut être répandu et pourquoi. « Il existe toute une liste d’explications possibles », dit-il.

« Mais l’élément le plus surprenant, c’est l’océan. Il a en fait inversé le recul de ce glacier. Nous ne pensions pas que l’activité océanique pouvait avoir un [tel impact]. »

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