Cinq mythes sur les armes nucléaires

« Ce sont les bombes sur Hiroshima et Nagasaki qui ont forcé le Japon à capituler », « Les armes nucléaires nous protègent »… Ces croyances sont dénuées de fondement : extrêmement dangereuse, l’arme nucléaire est aussi obsolète et inefficace.

Une grande part de mythologie est associée aux armes nucléaires. « Apocalypse » ou « Armageddon » sont des termes courants pour s’y référer. Le premier, l’Apocalypse, est largement puisé dans le Livre des Révélations, bien qu’il en existe aussi des récits dans le Coran, la Torah, des mythes nordiques, chinois et bien d’autres. Armageddon est le nom d’une colline en Israël, lieu pressenti, selon la Bible, pour l’ultime bataille de la fin du monde. Ces mots suggèrent l’ampleur de la destruction causée par une guerre nucléaire et partant, la gravité du danger.

« Vernis mythologique »

Mais est-il pertinent d’analyser un phénomène militaire du XIXe siècle en des termes mythologiques vieux de 2000 ans ? Ne s’agit-il pas avant tout d’un problème militaire concret, à traiter ici et maintenant ? Pourtant, lorsqu’il s’agit d’armes nucléaires, nous sommes naturellement enclins à penser en termes de mythes.

Cette tendance a sans doute été nourrie par la Guerre froide. La peur était si intense qu’elle a littéralement englué notre pensée, encouragé les croyances mythiques au détriment de la réalité pragmatique. Et, à bien des égards, nous sommes toujours coincés dans l’idéologie de la Guerre froide. La peur et le mythe obstruent une vision claire et pragmatique de la question.

Il faut tenter de débarrasser le débat de son « vernis mythologique » en expliquant la naissance de divers mythes et les raisons de leur impossible véracité. Non, ce ne sont pas les bombes atomiques qui ont forcé le Japon à capituler à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Oui, les armes nucléaires sont extrêmement destructrices, mais destruction n’est pas synonyme de victoire. Oui, la destruction terrorise, mais elle n’est pas l’essentiel. Non, la dissuasion n’a pas « parfaitement fonctionné » pendant la Guerre froide. Et non, les armes nucléaires ne sont pas celles à qui l’on doit la longue paix en Europe et aux États-Unis. Enfin, s’il est vrai qu’on ne peut « désinventer la bombe », cette vérité est sans importance.

Hiroshima

Premier mythe. Si les armes nucléaires étaient une religion, Hiroshima serait son premier miracle. Or il s’avère que le Japon a capitulé non pas à la suite des bombardements atomiques mais bien en raison de l’entrée en guerre des Soviétiques.

Cet argument prend tout son sens lorsqu’on sait que de nombreuses villes ont été bombardées tout au long de la guerre sans jamais amener un pays à se rendre. Les États-Unis ont bombardé 68 villes japonaises à l’été 1945. Hiroshima n’en était qu’une de plus.

Un graphique du nombre de tués (immédiats) durant chacune de ces 68 attaques montre qu’Hiroshima se classe deuxième. Tokyo, un bombardement conventionnel, arrive en tête. En termes de surface détruite, Hiroshima est sixième. En pourcentages de la ville détruits, elle est dix-septième. Les dirigeants japonais – comme ceux de tous les autres pays durant la Seconde Guerre mondiale – n’étaient pas particulièrement impressionnés par ces bombardements. Anami Korechika, ministre de la Guerre, a affirmé que les bombardements atomiques n’étaient pas plus menaçants que les explosions incendiaires qui s’étaient succédé tout l’été.

La déclaration de guerre de l’Union soviétique a par contre modifié la situation de façon décisive sur le plan stratégique. L’arrivée d’une autre grande puissance dans une guerre provoque un changement de l’équilibre stratégique que ne peut produire le bombardement d’une ville. Les dirigeants japonais ont déclaré vouloir se rendre à cause de la Bombe parce qu’il s’agissait d’un magnifique prétexte pour justifier leur défaite auprès de leur population.

Destruction ne veut pas dire victoire

Deuxième mythe. Ceux qui les défendent disent des bombes nucléaires qu’elles sont les armes les plus puissantes jamais inventées. Ce qui est vrai. Mais la destruction n’est cependant pas un facteur de victoire. Pour gagner une guerre, il faut vaincre l’armée ennemie. C’est la raison pour laquelle la France napoléonienne a perdu la guerre, alors qu’elle avait envahi et saccagé la Russie en 1812. La clé de la victoire ne fut pas l’incendie des villages et des récoltes ; c’eût été au contraire de détruire l’armée russe.

Ce que les armes nucléaires font de mieux est tuer des civils en masse. Mais aucune guerre n’a jamais été gagnée de cette façon. De par leur énorme capacité de destruction, ces armes sont sans aucun doute dangereuses. Mais elles n’en sont pas pour autant d’efficaces instruments de guerre.

Dissuasion nucléaire ou folie humaine ?

Troisième mythe. Les pro-armes nucléaires disent que la dissuasion n’a pas échoué. Mais un examen attentif de la chronologie des faits durant la Guerre froide indique clairement le contraire, à plusieurs reprises. Pourquoi n’y a-t-il pas eu de guerre nucléaire ? Pour la même raison qu’on ne sinistre pas sa voiture à chaque fois qu’on fait une bêtise au volant. Mais cela ne signifie pas pour autant que ce n’est pas dangereux.

Quatrième mythe. Les armes nucléaires ont maintenu la paix et la maintiendront encore à l’avenir, disent-ils encore. Mais entre le pouvoir de la dissuasion nucléaire pour prévenir la guerre, ou la capacité de la folie humaine à bousculer le bon sens, laquelle vous semblerait la plus probable ?

Après toutes mes lectures historiques, je pencherais plutôt pour la folie humaine. En substance, cet argument revient à dire que la dissuasion nucléaire ne peut échouer parce que les humains n’ont jamais commis – ni ne commettront jamais – d’actes d’une stupidité aussi colossale. Or, nous sommes passés à plusieurs reprises à deux doigts de catastrophes irréversibles.

Technologie dangereuse et inutile

Cinquième mythe. Affirmer que l’on ne peut désinventer les armes nucléaires est absolument exact, mais parfaitement futile. Nulle technologie n’a jamais été « désinventée ». Soit elle est remplacée par une autre, meilleure, soit on réalise que le concept était stupide à l’origine et on l’abandonne. Nul n’a jamais cherché par exemple à désinventer les enregistreurs à bandes. Les armes nucléaires n’ont rien d’inévitable non plus.

Nous avons exagéré leur importance et leur influence. Nous sommes encore influencés par l’état d’esprit de la Guerre froide. L’avenir, pour la guerre, ce sont les petites armes, précises et intelligentes. Les armes nucléaires sont l’exact opposé. Elles sont maladroites et inappropriées, trop grandes pour être véritablement utiles. Il ne fait aucun doute qu’elles soient dangereuses, mais servent-elles vraiment à quelque chose ? Rien n’est moins sûr. Alors, pourquoi conserver une technologie qui est à la fois dangereuse et inutile ?

 

Source: Reporterre

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