La Suède est à la veille d’un bouleversement majeur : le passage à une économie totalement cashless. Deux hommes s’affrontent pour l’avenir de la couronne.

I. Money

Rien n’est plus ordinaire qu’un lundi matin dans une banque suédoise.

Les gens vaquent à leurs affaires sans un bruit, avec une efficacité toute scandinave. Dehors, il fait généralement gris et froid. Mais le 22 avril 2013, la scène qui s’est déroulée dans la succursale d’Östermalmstorg de la Skandinaviska Enskilda Banken était haute en couleur. Il était 10 h 30 quand un homme affublé d’une casquette noire a fait irruption dans le bâtiment. « C’est un hold-up ! » a-t-il dit, pointant son arme sur les banquiers d’une main, agitant un sac en toile vide de l’autre. « Donnez-moi le fric ! »

Si le personnel était paniqué, personne ne l’a montré. Les employés ont calmement informé l’intéressé que sa demande ne pouvait être satisfaite. La banque n’avait pas de liquidités. Ni dans les coffres, ni dans les guichets. Face à la confusion du braqueur, ils lui ont indiqué une affiche sur le mur disant qu’il s’agissait d’une banque « cashless ». « C’est vrai », lui a dit le directeur. « Désolé. » Déconcerté, l’aspirant voleur a baissé son arme et tourné les talons. Avant de sortir, il s’est retourné vers un des caissiers et lui a demandé : « Où est-ce que je peux aller ? »

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Une banque cashless suédoise
Crédits : SEB

Il avait en réalité peu d’options. Ce que cet homme ne réalisait pas, c’est que son pays est à l’avant-garde d’une transition économique globale. Les liquidités sont au monde de la finance ce que les blocs de papier sont au bureau moderne : de moins en moins nécessaires et en voie de disparition. Certains pays acceptent ce futur plus rapidement que d’autres. Les États-Unis en sont à la moitié du processus, d’une certain point de vue : selon la Réserve fédérale, les Américains utilisent du liquide pour 46 % de leurs transactions, préférant l’usage des chèques, cartes de crédit et autres applications de paiements par smartphones. L’apparition des plateformes numériques, des lecteurs de cartes Square aux services comme Venmo, Apple Pay, Google Wallet ou Paypal, rendent tout achat aussi simple que l’envoi d’un SMS. Certains trouvent cela énervant, pourtant, malgré même les problèmes de sécurité liés aux violations de données ou aux usurpations d’identité, la transition vers un monde cashless semble inévitable, voire imminente.

Les Suédois vivent pour leur part dans une réalité accélérée, où demain est en avance sur hier. Ils sont sept fois moins nombreux qu’en France et leurs infrastructures informatiques sont si développées que le pays tout entier peut quasiment changer de systèmes d’un jour à l’autre. Ce faisant, la Suède est devenue la version bêta d’une société future, à l’instar de San Francisco – en plus propre et encore plus connectée. Stockholm a récemment annoncé qu’elle serait une des première villes au monde à posséder un réseau 5G, et la majeure partie du pays devrait disposer d’un Internet à très haut débit d’ici 2020. Pas étonnant de la part d’un pays qui se trouve à l’avant-garde depuis si longtemps. Il y a plus de 350 ans, la Suède était la première nation européenne à imprimer sa monnaie. Aujourd’hui, elle pourrait être la première à la supprimer.

À moins que les défenseurs du liquide ne s’interposent. Même en Suède, le changement ne se fait pas sans difficulté. Deux hommes puissants se font face au cœur de cette transition massive. Ils s’affrontent dans un débat national sur l’utilité d’une monnaie physique au XXIe siècle. Et comme l’histoire se passe en Suède, ils s’appellent tous les deux Björn.

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II. Björn to be wild

Money, money, money
Must be funny
In the rich man’s world
Money, money, money
Always sunny
In the rich man’s world




Dans le clip de la chanson d’ABBA de 1976 « Money, Money, Money », Björn Ulvaeus, qui l’a écrite avec son ami Benny Andersson, arbore une coupe de cheveux hirsute et porte un kimono en satin garni de strass. Quarante ans plus tard, le multimillionnaire s’habille plus sobrement. Il habite une maison du quartier le plus huppé de Stockholm, Djursholm, où il a découvert que l’argent n’était peut-être pas si amusant que ça. Il s’agit de Björn n°1, figure du mouvement anti-cash.

La radicalisation d’Ulvaeus remonte au 25 octobre 2008, quand des cambrioleurs ont tenté de s’introduire dans l’appartement de son fils, Christian. Ils n’ont pas réussi, mais ils lui ont flanqué la frousse. Christian a commencé à surveiller chaque recoin de sa maison, craignant qu’ils ne reviennent à la charge. Quelques semaines plus tard, ils étaient de retour. Christian était au travail quand deux hommes se sont introduits par son balcon et ont volé ses appareils photos, ainsi qu’une veste de créateur.

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Björn Ulvaeus à l’époque d’ABBA et aujourd’hui
Crédits : Olaf Blecker

Ce n’était pas une perte incommensurable, mais Christian a été assez ébranlé pour décider de déménager. Pour son père, cette histoire est absolument scandaleuse. « J’ai commencé à me dire qu’ils avaient dû aller quelque part échanger ces objets contre des billets de banque », raconte Ulvaeus alors que nous déjeunons chez un traiteur près de chez lui. « Que se passerait-il s’il n’y avait pas de billets ? »

Ulvaeus, fort de son statut d’idole de la pop (du moins en Suède), a commencé à écrire des articles d’opinion pour des journaux et des sites web. Son argument est simple : l’économie criminelle repose sur la nature anonyme et impossible à tracer de l’argent liquide. En effet, une grande partie de l’argent en circulation dans le monde – peut-être la majeure partie – n’est pas comptabilisée. La Banque mondiale estime qu’environ un tiers des liquidités dans la plupart des pays circule clandestinement, sur les marchés noirs ou dans le travail clandestin. En supprimant le cash, les voleurs n’auraient plus de moyen infaillible de revendre leurs biens volés, les dealers ne pourraient plus cacher leurs transactions et toute l’économie parallèle finirait par s’effondrer.

Plus Ulvaeus y pense, plus cela lui paraît logique et plus il s’énerve. À ses yeux, l’attachement à la monnaie physique n’est pas seulement nostalgique mais parfaitement irrationnel, et même dangereux. En 2011, Ulvaeus a cessé d’utiliser de l’argent sous forme de billets et n’y a plus touché depuis. Deux ans plus tard, il a co-fondé le musée officiel d’ABBA à Stockholm. Un endroit flamboyant où les visiteurs peuvent se glisser dans des clips et acheter des bottines dorées approuvées par le groupe. Ulvaeus a insisté pour qu’aucun argent liquide ne soit accepté dans l’établissement. Le jour de l’ouverture, on pouvait lire sur des panneaux placés à l’entrée et dans la boutique de souvenirs :

Je défis quiconque de me donner des arguments en faveur de l’argent liquide plus convaincants que tous les bénéfices qu’il y aurait à s’en débarrasser. Imaginez la souffrance causée dans le monde entier par le crime, du trafic de drogue au vols de vélos. Le crime a besoin de cash. La couronne suédoise est une petite monnaie, qu’on n’utilise qu’en Suède. C’est l’endroit idéal pour mettre en place le plan de lutte contre contre le crime le plus important jamais réalisé. Nous pouvons et nous devons être la première société sans monnaie au monde. — Björn Ulvaeus

La croisade d’Ulvaeus a donné un coup de projecteur à un processus déjà bien engagé et beaucoup plus vaste. Des années auparavant, les banques de Suède se sont réunies pour accélérer le sevrage des pièces et des billets, sous la bannière de la lutte contre le crime. Elles ont lancé une grande « campagne de sécurité publique » qui encourageait les gens à payer avec leur cartes de crédit plutôt qu’en espèces, pour amoindrir le risque d’être victime d’une agression. Elles ont aussi commencé à vider leurs coffres de toute monnaie physique. L’idée était instinctivement séduisante pour la plupart des Suédois : le pays a beau être l’un des plus sûrs au monde, ils recherchent constamment de nouveaux moyens d’éradiquer le crime.

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La villa d’Ulvaeus à Djursholm
Crédits : Holger.Ellgaard

Alors qu’Ulvaeus ouvrait son musée, les banques suédoises ont lancé l’application Swish. C’est elle qui a permis à la Suède de se distinguer de ses voisins scandinaves, eux aussi très portés sur les nouvelles technologies et l’utilisation minimale de liquidités. Swish remplace le liquide dans son dernier bastion : le paiement de personne à personne. Cette version survitaminée de Venmo transfère les fonds instantanément du compte d’un utilisateur à un autre, sans délai de traitement supplémentaire. Tout ce dont on a besoin, c’est du numéro de téléphone du destinataire. Depuis son lancement, près de la moitié de la population suédoise utilise l’application. En décembre dernier, les Suédois ont swishé plus de 10 millions de fois. Même les petits commerces acceptent les paiements Swish, tout comme les sans-abris qui vendent des magazines dans les rues de Stockholm (et si vous n’avez pas l’application, ils ont souvent des lecteurs de cartes).





En l’espace de quelques années, l’activisme des banques soutenu par Ulvaeus a transformé la société suédoise. En 2010, 40 % des transactions étaient effectuées en espèces. En 2014, leur nombre était presque tombé à 20 %. Plus de la moitié des banques ne délivrent plus d’espèces. Björn Ulvaeus dispose désormais de statistiques sur lesquelles s’appuyer quand il affirme qu’il s’agit du « plan de lutte contre contre le crime le plus important jamais réalisé ». En 2014, le Conseil national suédois pour la prévention de la délinquance a enregistré 23 braquages de banques, soit 70 % de moins qu’une décennie plus tôt. Au cours de la même période, les agressions ont baissé de 10 %. Même si la relation entre transition vers une économie cashless et baisse de la criminalité urbaine ne soit pas encore évidente, la police affirme que l’intérêt de braquer un chauffeur de bus, de taxi ou bien un commerçant est moindre s’ils n’ont pas de liquidités. Beaucoup de travailleurs disent se sentir désormais plus en sécurité.

Mais pour Ulvaeus, ce n’est pas suffisant. La simple présence de liquidités en Suède l’exaspère. « Pourquoi achèterait-on des choses avec un bout de papier qui peut être contrefait et utilisé sur le marché noir ? C’est tellement anti-moderne », estime-t-il. « C’est tellement dépassé. »

Bouleverser aussi rapidement un système vieux de plusieurs siècles n’est pas sans conséquences.

Anti-moderne. C’est une des expressions favorites d’Ulvaeus, son injure la plus cinglante. D’une certaine façon, il a passé sa vie à rechercher la modernité. À ses débuts, il voulait devenir ingénieur et a appris à coder tout seul sur son Atari. Son statut de superstar l’a éloigné de ce rêve, mais Ulvaeus n’a jamais abandonné cette partie de lui-même. « La musique pop a toujours été drivée par la technologie », dit-il. « À chaque son nouveau, on se disait : “Ils font quoi les Bee Gees, là ? Il faut qu’on ait la même chose !” » Il n’a jamais été le genre à trouver du charme aux vieux usages. Pour lui, le rétro est juste ringard. Il vénère ceux qui transcendent les limites de la modernité, comme Elon Musk et Richard Dawkins.

Ulvaeus pense, avec une conviction qui confine au fanatisme, que quand le monde verra la Suède et le reste de la Scandinavie se transformer en utopies sans crimes ni espèces, aux recettes fiscales en hausse, il n’aura d’autre choix que de suivre son exemple. Prenons la Grèce, un pays qu’Ulvaeus affectionne particulièrement (cf. « Mamma Mia ! »). « Bon sang, une économie cashless ferait tant de bien à ce pays », se prend-t-il à rêver. La corruption, l’évasion fiscale, l’économie souterraine : tout cela pourrait disparaître. « Je sais que ça va arriver, j’ai hâte de voir ça ! »

Nous arrivons à la fin de notre déjeuner. Ulvaeus paye son poisson avec sa MasterCard World Elite noire puis s’éloigne au volant d’une Tesla.

III. Le deuxième effet Krisprolls

Bouleverser aussi rapidement un système vieux de plusieurs siècles n’est pas sans conséquences. Des choses étranges commencent à se produire à tous les niveaux de la société. Par exemple :

· La Suède a organisé le premier festival de musique cashless durant l’été 2014. Les organisateurs fournissaient au public des bracelets high tech pour toutes leurs dépenses au sein du festival. Le premier jour, le système de paiement électronique a planté, laissant les milliers de festivaliers assoiffés dans l’impossibilité d’acheter une bière. Un journal local a rapporté que certains vendeurs avaient été contraints d’utiliser une forme de paiement très « anti-moderne » : des lettres de change.

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Les bracelets cashless sont de plus en plus utilisés

· Une curieuse affaire d’agression virtuelle a eu lieu sur l’île suédoise de Gotland en juillet 2015. La victime a déclaré à la police avoir été forcée d’effectuer un virement Swish à son agresseur. L’accusé a facilement été identifié, puisqu’il faut un nom et un numéro de téléphone pour réaliser le virement. Mais quand la police l’a interpellé, celui-ci a affirmé qu’il avait simplement avancé une bière à ladite victime. La police a fini par le relâcher, faute de preuves pour traduire en justice le voleur électronique présumé.

· Pendant leurs vacances, deux jeunes touristes russes ont voulu prendre un bus et payer à bord. Le chauffeur a refusé leur liquide. « On a retiré toutes ces couronnes en arrivant ici », a expliqué l’un d’eux en retournant piteusement à la gare routière. « On les a encore sur nous. »

· À Överlida, petite ville de l’ouest du pays, un distributeur de billets géré par un opérateur indépendant n’atteignait pas le nombre minimum de transactions bancaires. L’opérateur a donc menacé la banque de lui facturer des pénalités financières. Pour y échapper, ses employés se sont postés près de la machine, offrant 100 couronnes (environ 10 euros) à quiconque l’utiliserait.

· À Skoghall, une bourgade au nord de Stockholm, les habitants ont lancé une pétition pour l’installation d’un distributeur à côté de leur épicerie, tous les autres en ville ayant été supprimés. L’installation de la machine a donné lieu à la première fête de lancement d’un distributeur. Une fanfare a joué une version suédoise d’ « Always Look on the Bright Side of Life » des Monty Python, en chantant : « On a un nouveauuu dis-tri-buteur ! » Pendant que la foule jubilait, un homme l’arrosait de bonbons depuis un toit.



· Effectuer un dépôt en liquide éveille désormais les soupçons, et ce même pour un prêtre. Les nouvelles lois contre le blanchiment d’argent obligent les banquiers à poser des questions détaillées sur sa provenance. Et certaines banques possèdent des limites très strictes pour le montant maximal des dépôts. Si bien que l’Église détient souvent des sommes trop importantes pour être déposées, particulièrement lors des grands élans de générosité de Noël et Pâques.

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Per Gottfrid Svartholm Warg, hacker et co-fondateur de The Pirate Bay
Crédits : Reddit

· Le système informatique du gouvernement suédois, supposé infaillible, a été piraté en 2012. Le hacker a volé les données personnelles des citoyens et les a utilisées pour accéder aux comptes privés de Nordea, la plus grande banque suédoise. Gottfrid Svartholm, célèbre cybercriminel suédois et co-fondateur de The Pirate Bay, a été reconnu coupable du crime et a écopé d’un an de prison ferme.

· En 2014, un expert en sécurité a découvert une faille béante dans le système de Swish qui lui donnait instantanément accès à n’importe quel historique de transactions. Il a alerté les banques, qui ont immédiatement corrigé l’anomalie. Personne ne l’avait remarquée jusqu’à ce que ce gentil hacker n’en fasse mention sur son blog quelques semaines plus tard.

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La Suède est à la veille d’un bouleversement majeur : le passage à une économie totalement cashless. Deux figures nationales s’affrontent pour l’avenir de la couronne.

IV. Inspecteur pro-cash

La criminalité est la préoccupation centrale de la transition globale vers l’économie cashless. C’est pourquoi Björn Ulvaeus parle constamment de sécurité publique. On pourrait donc penser que l’ancien président d’Interpol, l’Organisation internationale de police criminelle, le soutiendrait. Mais ce n’est pas le cas. Voici Björn n°2, le leader de Kontantupproret, la « révolte de la monnaie » suédoise.

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Björn Eriksson
Crédits : Petter Arvidson

Björn Eriksson est un grand homme aux sourcils épais et aux cheveux gris ébouriffés. Quand il s’assied, on dirait qu’il le fait à contrecœur, comme s’il aurait préféré rester debout pour avoir une conversation en marchant rapidement.

Lui et Ulvaeus partagent plus qu’un prénom. Ils sont tous les deux nés en 1945 et auront 71 ans cette année. Mais si le temps a radicalisé Ulvaeus, il a endurci Eriksson.

Au début des années 1980, lorsque Eriksson travaillait pour les douanes suédoises, il a découvert une opération secrète de la police destinée à faire passer illégalement des appareils d’écoute dans le pays. Le directeur de la police nationale d’alors a annoncé sa démission peu après et Eriksson a été encouragé à prendre sa place. Il a passé le reste de sa carrière dans les autorités, dont la moitié à la tête de la police suédoise avant d’être nommé à la présidence d’Interpol. Bien que techniquement à la retraite, il ne lui est jamais venu à l’esprit d’arrêter de travailler. Le « problème des liquidités », comme il l’appelle, est une des raisons qui le pousse à continuer. Il y consacre toute son énergie, n’y voyant que corruption, tromperie et risques pour la sécurité.

Ce ne sont pas les consommateurs qui donnent forme à l’utopie cashless d’Ulvaeus, selon lui. Ce sont les banques et les sociétés de cartes de crédit. Ce sont après tout les banques qui ont poussé les gens à utiliser des cartes de crédit en premier lieu. Et ce sont elles qui ont créé Swishpas une start-up indépendante. Leurs avantages financiers sont évidents : les cartes, avec leurs frais cachés, remplissent les caisses des banques, pas les pièces et les billets qui s’entassent dans leurs coffres. Les espèces sont même coûteuses pour les banques. Elles doivent être traitées, comptées, transportées, surveillées, recomptées… Comme le dit Niklas Arvidsson, économiste à l’Institut royal de technologie de Stockholm : « Les banques ont des intérêts évidents à voir disparaître les liquidités. » Le temps, c’est de l’argent, et l’argent prend du temps.

La plupart des Suédois ne sont pas des gens cyniques. Ils aiment la technologie et ont confiance en leur gouvernement et en leurs institutions. Les chiffres montrent que la majeure partie d’entre eux sont très heureux de renoncer aux liquidités. C’est un changement si pratique que beaucoup ne semblent même pas le remarquer. C’est précisément ce qui inquiète Eriksson : non pas l’opportunisme des banques, qui semble inévitable, mais la désinvolture avec laquelle tant de Suédois se sont jetés dans l’abîme d’un futur nébuleux et possiblement dangereux.

L’année dernière, Eriksson a lancé Kontantupproret, une organisation dont la mission principale est de sauver les couronnes imprimées de l’extinction. Elle se constitue majoritairement d’habitants des campagnes, de petits commerçants et de retraités – en d’autres termes, ceux pour qui la disparition soudaine de l’argent liquide a été assez problématique pour qu’ils prennent le temps d’y réfléchir.

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Lors d’une conférence de Kontantupproret
Crédits : Henrik Montgomery/TT

V. Les changements





Camilla Kristensson et Lars-Erik Olsson vivent à Gärdslöv, un groupe de maisons trop petit pour être appelé un village (sa population est estimée à 22 personnes) dans le sud de la Suède. Kristensson et Olsson sont respectivement trésorier et président du conseil culturel de Gärdslöv, qui supervise entre autres les cueillettes de champignons et les ateliers de fabrication de charbon. Après l’un de ces événements l’été dernier, Kristensson avait environ 20 000 couronnes à déposer sur le compte du conseil. Elle s’est donc rendue à la banque locale, située à une dizaine de minutes en voiture de chez elle. Pour la première fois, son dépôt a été refusé. Elle devait désormais se rendre chaque mois dans la grande ville la plus proche, à 40 minutes de là, pour y déposer autant d’argent que possible, cachant le reste à divers endroits. Ce qui agace le plus Olsson et Kristensson, ce n’est pas seulement le fait que les banques refusent leur argent, c’est la rapidité avec laquelle ce changement a eu lieu, sans qu’on se demande quelles conséquences cela pourrait avoir sur les gens comme eux. « Tout a changé du jour au lendemain », explique Olsson. « Mais il faut du temps pour s’adapter. »

Le conseil des Olsson fait désormais partie de la coalition d’activistes pro-cash d’Eriksson. Ils organisent des réunions, font circuler des pétitions et attirent l’attention des gens sur l’accès aux espèces. Ulvaeus, qui n’a aucune considération pour le point de vue d’Eriksson, décrit le mouvement comme « Eriksson et son avant-garde de vieux croulants ». Peut-être qu’ils ne sont pas jeunes, mais ils sont les seuls à parler du point de vue des consommateurs face à ce bouleversement économique majeur. Le gouvernement suédois a tenu plusieurs audiences pour discuter de la régulation future des liquidités, en bonne partie grâce au travail de Kontantupproret. En septembre 2016, le parlement pourrait être amené à voter une loi exigeant des banques qu’elles proposent des services en liquide. Fait surprenant, le mouvement a reçu le soutien du directeur de la Banque de Suède.

Mais Eriksson joue néanmoins un autre rôle dans cette histoire : il est à la tête d’un des plus gros lobbies de sécurité privée. De récentes études économiques qualifient cette industrie de « grande perdante » du monde cashless. Le personnel de sécurité assure notamment la protection des coffres et de l’argent physique. Sans argent liquide, ils n’auraient plus de travail. Mais selon Eriksson, tout le monde est concerné. Il est convaincu que ses intérêts sont aussi ceux des consommateurs.

home-features4@2xPour lui il n’y a aucun doute, le cash est garant de la sécurité. On peut le tenir dans ses mains, il peut être protégé. Le dépenser n’oblige pas à partager ses informations personnelles avec des sociétés de carte de crédit, des créateurs d’applications ou des banques. Il est indéniable que les braquages de banque et les agressions ont diminué ces dernières années en Suède, mais selon les statistiques issues des mêmes organismes nationaux, les affaires de fraude impliquant des vols d’identité ont plus que doublé. Et cette statistique ne s’appuie que sur les cas communiqués à la police. La plupart des banques ne partagent pas publiquement la fréquence à laquelle les informations de leurs clients sont volées, ni leurs systèmes infiltrés.

Il y a fort à parier que ces chiffres sont plus élevés que ne l’espèrent les consommateurs. Pendant que les Suédois swishent et swipent leur argent, ils s’exposent à de nouveaux risques. Les cybercriminels pourraient les faire chanter en divulguant des informations délicates, ou exploiter des failles de sécurité pour s’emparer de leur identité. « Le cyber-crime devient de plus en plus agressif », explique Ulrika Sundling, l’inspecteur-chef de l’unité de cyber-investigation de la police suédoise. Elle affirme que les consommateurs sont souvent peu au fait de la menace et donc peu enclins à passer par des étapes supplémentaires pour se protéger. Ce sont les « maillons les plus faibles » de la chaîne.

Eriksson harcèle les banques suédoises depuis des années car il est convaincu qu’elles cachent les pertes de sommes exorbitantes par peur de la mauvaise publicité. Il a même fait l’acquisition de parts dans différentes banques pour participer aux réunions actionnariales dans l’espoir d’obtenir des réponses. « Ils ne m’aiment pas », dit-il avec un rictus. De leur côté, les banques affirment qu’elles conservent ces informations pour garantir la sécurité de leurs clients. Gunilla Garpås, business developer senior pour Nordea et co-fondateur de Swish, pense que davantage de transparence sur les cyber-attaques et la fraude « nous exposerait à de vrais dangers, ainsi que nos clients ».

Les suspicions d’Eriksson ne s’arrêtent pas aux banques. Il est convaincu que le parrainage du musée ABBA par MasterCard est la véritable raison pour laquelle Ulvaeus est un partisan si fervent du cashless. Il faut souligner qu’Ulvaeus a écrit ses premiers articles sur le sujet longtemps avant que le musée n’ouvre. MasterCard tire malgré tout des bénéfices considérables de cette histoire. La compagnie est aussi un des sponsors majeurs d’iZettle, le lecteur de cartes le plus répandu en Suède.

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Qu’on ne s’y trompe pas : les économistes prédisent depuis des années la fin de la monnaie physique et les transformations effectuées en Suède montrent que le temps du changement approche pour le reste du monde.

Finalement, les deux Björn ne souhaitent qu’une chose : vivre dans une société plus sûre. Ulvaeus affirme que la marche du monde va dans le sens de la suppression des liquidités, mais les consommateurs ont besoin de s’y sentir en sécurité, selon Eriksson. Ils ne sont pas tant rivaux que complémentaires.

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Un billet suédois du XIXe siècle

Pour autant, ils ne se voient pas comme tels et restent campés sur leurs positions. Lorsque je propose de les réunir pour qu’ils entrechoquent leurs idées autour d’un schnaps, Ulvaeus réfléchit un instant avant de répondre : « Non, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Je pourrais m’énerver. »

Ce qui ne serait pas si terrible. Imaginez-les se battre au moment de régler l’addition.

 





Traduit de l’anglais par Antonin Padovani et Nicolas Prouillac d’après l’article « One Swede Will Kill Cash Forever—Unless His Foe Saves It From Extinction », paru dans Wired.

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