À Paris, mais aussi et surtout à Bruxelles et à Washington, les dépenses de lobbying déclarées par les laboratoires pharmaceutiques donnent le vertige. Il faut dire que leurs profits dépendent très fortement des décisions des pouvoirs publics.

Les 10 plus grands labos pharmaceutiques du monde ont enregistré des profits cumulés de 71,5 milliards de dollars en 2017, dont ils immédiatement reversé une grande partie à leurs actionnaires. Depuis le financement de la recherche en amont jusqu’au remboursement des médicaments par les systèmes d’assurance maladie, en passant par les procédures d’autorisation et de commercialisation ou par les règles de propriété intellectuelle, ces profits mirobolants dépendent largement du bon vouloir des autorités publiques et des agences de régulation. C’est pourquoi les laboratoires pharmaceutiques ne rechignent pas à la dépense quand il s’agit de se faire entendre par les décideurs.

Les profits des labos dépendent largement du bon vouloir des autorités publiques.




Les registres de transparence du lobbying mis en place à Washington, à Bruxelles et plus récemment à Paris permettent de lever partiellement le voile sur les dépenses de lobbying déclarées par les dix plus grands laboratoires pharmaceutiques au monde. Sanofi, Roche, Novartis, Pfizer… Les dix poids lourds du secteur ont déclaré près de 100 millions d’euros de dépenses de lobbying direct rien que pour l’année 2017 dans ces trois capitales (1). Si l’on ajoute les dépenses du principal lobby de l’industrie – le Leem à Paris, l’EFPIA à Bruxelles et PhRMA à Washington – il faut compter 30 millions de plus. Et ce chiffre ne tient pas compte des dépenses des autres labos et des dizaines d’associations professionnelles qui défendent les intérêts du secteur. Ni bien sûr des autres formes d’influence tout aussi décisives que les labos mettent en œuvre, comme les millions dépensés en contrats et gratifications pour les professionnels de santé (lire notre enquête « Entre l’industrie pharmaceutique et les médecins, 14 millions de liens d’intérêts »). Mais au regard des bénéfices dégagés, le jeu en vaut la chandelle.

À Paris, la loi de financement de la sécu est la clé





Depuis l’entrée en application de la loi Sapin 2 cette année, nous en savons un petit plus sur les dépenses de lobbying à Paris. Pour le second semestre 2017 – les tout premiers chiffres disponibles –, les dix grands labos ont déclaré en tout 2,4 millions d’euros de dépenses, à quoi s’ajoutent 500 000 euros du Leem (Les entreprises du médicament), principal lobby du secteur pharmaceutique en France. Sanofi, le champion national, est sans surprise en tête du classement.

ParisDépenses de lobbying en France en 2017 : 2 890 000 €

430 k€75 k€310 k€250 k€200 k€300 k€300 k€500 k€75 k€400 k€50 k€
  • Sanofi
  • Abbott
  • J&J/Jans.
  • MSD
  • Pfizer
  • Abbvie
  • Roche
  • LEEM
  • Novartis
  • Bayer
  • GSK

40lobbyistes en France

Des chiffres nettement moindres qu’à Bruxelles et surtout Washington, ce qui illustre la place périphérique du marché français pour ces mastodontes planétaires.




Les données (très limitées) du registre de transparence français confirment que l’examen de la loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS), à l’automne, sont un moment clé de lobbying (lire notre article « Loi de financement de la sécu : les députés médecins votent-ils sous l’influence des labos ? »). Les labos y défendent aussi bien des intérêts très ponctuels (comme Sanofi cherchant à ce que l’un de ses produits pour diabétiques soit intégré dans un dispositif d’expérimentation de la télémédecine) que des propositions plus générales visant à assouplir en leur faveur le régime d’évaluation et d’autorisation des médicaments. Un leitmotiv : favoriser l’accès « rapide » des patients aux traitements « innovants », notamment contre le cancer. Pas étonnant lorsque l’on sait que ces médicaments figurent parmi ceux dont le coût pour la sécurité sociale a explosé ces dernières années.

À Bruxelles, une présence massive des labos

Clé du marché européen, Bruxelles a davantage les faveurs des lobbyistes des labos, si l’on en croit les sommes en jeu : près de 12,5 millions d’euros en 2017 pour les dix premiers mondiaux du secteur (sans Abbott, qui a dédaigné de déclarer ses dépenses).

BruxellesDépenses de lobbying en Europe en 2017 : 18 017 206 €

1 250 k€1 250 k€800 k€900 k€500 k€1 250 k€5 503 k€2 500 k€2 314 k€1 750 k€
  • Sanofi
  • J&J/Jans.
  • MSD
  • Pfizer
  • Abbvie
  • Roche
  • EFPIA
  • Novartis
  • Bayer
  • GSK

133lobbyistes auprès de l’Union Européenne
143rendez-vous avec la Commission entre 2014 et 2018

Dans la capitale européenne, les leaders sont Bayer et Novartis, suivis par GlaxoSmithKline. Un rapport de 2015 estimait à 40 millions d’euros au total les dépenses de lobbying du secteur pharmaceutique auprès de l’Union – contre seulement 2,7 millions pour les associations d’intérêt public militant pour le droit à la santé et l’accès aux médicaments (2).

L’EFPIA (European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations) est l’un de ces lobbys industriels sectoriels qui font la pluie et le beau temps à Bruxelles, avec plus de 5,5 millions d’euros de dépenses de lobbying et pas moins de 30 lobbyistes déclarés. Parmi les sujets de prédilection de l’industrie dans la capitale européenne, la « compétitivité de l’industrie pharmaceutique européenne », le soutien à la recherche et à l’innovation (l’Union européenne étant un pourvoyeur important d’aides publiques pour les labos) ou encore la protection de la propriété intellectuelle à travers les accords de libre-échange. Le secteur était par exemple l’un des principaux soutiens du projet d’accord de libre-échange Tafta avec les États-Unis.

Sans oublier les procédures d’évaluation et d’autorisation des médicaments à l’échelle européenne – dans ce cas, l’essentiel de l’action n’a pas lieu à Bruxelles mais à Londres, à l’Agence européenne du médicament (qui sera bientôt déménagée à Amsterdam à cause du Brexit). Comme d’autres agences européennes, elle est régulièrement accusée de choisir des experts trop proches de l’industrie, et fait actuellement l’objet d’une enquête de la Médiatrice de l’Union européenne à ce sujet.

À Washington, les budgets de lobbying explosent

WashingtonDépenses de lobbying aux États-Unis en 2017 : 96 267 486 $

853 k$1 116 k$972 k$1 278 k$2 214 k$1 107 k$1 047 k$596 k$531 k$992 k$493 k$
  • Sanofi
  • Abbott
  • J&J/Jans.
  • MSD
  • Pfizer
  • Abbvie
  • Roche
  • PhRMA
  • Novartis
  • Bayer
  • GSK

11 M$de dépenses de campagne en 2018

Les États-Unis, avec plus de 3500 milliards de dollars de dépenses de santé, sont de loin le premier marché au monde pour l­­’industrie pharmaceutique, et cela se traduit dans leurs dépenses de lobbying : presque 100 millions de dollars en 2017 pour les 10 plus grands labos et leur principal lobby dans le pays, PhRMA. Soit 5 fois plus qu’au niveau européen.




Un autre élément clé des stratégies d’influence des labos, spécifique aux États-Unis, est le financement des campagnes électorales pour le Sénat, la Chambre des représentants, et la Présidence. Les labos, comme la plupart des grandes entreprises, contribuent soit directement, soit via leur political action committeesou PACs (des structures de financement mises en place par leurs dirigeants et employés) aux frais de campagne d’hommes politiques dont elles attendront un « retour de faveur ». Même si les labos prennent soin de soigner leurs bonnes relations de tous les côtés de l’échiquier politique, ils ciblent tout de même particulièrement les parlementaires les plus influents – comme ceux qui siègent dans des commissions clé. Un peu plus de deux semaines avant les « Midterms » de 2018, les dix plus gros labos et PhRMA avaient déjà déclaré plus de 11 millions de dollars de contributions électorales.

NOTES

  • (1) Nous avons retenu pour nos calculs les dépenses déclarées (en utilisant le chiffre supérieur des tranches de dépenses) par les dix premiers laboratoires pharmaceutiques en termes de chiffre d’affaires en 2017. Les chiffres sont tirés, pour la France du registre des porteurs d’intérêts géré par la Haute autorité pour la transparence de la vie publique, pour l’Union européenne du site Lobbyfacts.eu, et pour les États-Unis du site OpenSecrets.org, en date du 23 octobre 2018.
  • (2) Corporate Europe Observatory, Policy prescriptions: the firepower of the EU pharmaceutical lobby and implications for public health, 2015. Source : http://corporateeurope.org/sites/default/files/20150904_bigpharma_web.pdf

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