Dans son colossal roman «Brève histoire de sept meurtres», Marlon James raconte l’assaut mené par six hommes 
contre le roi du reggae en 1976. Une narration chorale, 
jusqu’au vertige, qui a valu à son auteur le Booker Prize 2015

 

 

Une embuscade dans la nuit. Ambush in the night, ce sera une chanson de 1979. Trois ans après l’événement. Car en 1976, dans la nuit moite et poussiéreuse d’une banlieue de Kingston, Jamaïque, le drame a eu lieu. Au-delà des barrières qui bordent le parc de la maison, derrière l’entrée gardée par des hommes armés, les coups de feu ont claqué.

La résidence de Bob Marley dans sa Jamaïque natale a été attaquée par six hommes qui ont forcé le passage au portail. Il y a eu des morts. Le chanteur et sa femme Rita ont été touchés, sans blessures majeures. Deux jours plus tard, Bob Marley, ou «Jah» (dieu), le roi du reggae – assure le concert qu’il avait promis aux Jamaïcains, à l’invitation du président Michael Manley. Demus, membre du gang agresseur, raconte: «Jah est ressuscité. Pas possible.» Demus est l’un des narrateurs du colossal Brève histoire de sept meurtres, de l’écrivain jamaïcain Marlon James.

                                                                                                                Après l’attaque de la maison du «Chanteur».

Le maître du reggae invité par le président

L’attaque sur la résidence du maître rasta n’a duré que quelques minutes, et voici qu’elle nourrit un pavé de 854 pages d’une forte densité. L’intrigue est introduite par Sir Arthur George Jennings, un politicien jamaïcain qui a eu la malchance d’être jeté par-dessus la barrière d’un balcon haut perché, et qui, les choses étant ce qu’elles sont, en est mort. Bienvenue à Kingston, à cette époque-là, à sa violence, son futile couvre-feu, son agitation mafio-politique. Le président Manley tient le Parti national du peuple, de gauche, et a pour ennemi le Parti travailliste, qui est plus à droite, comme son nom ne l’indique pas. L’invitation de Bob Marley laisse penser que la vedette roule pour le PNP, ce qui reste non avéré.

Au terme de ces monumentales 854 pages, sait-on vraiment pourquoi ces six hommes ont essayé de tuer «le Chanteur» – Bob Marley n’est jamais nommé dans le roman? En fait, non. Il est question de rivalités politiques, donc, de trafic de drogue, de rancœurs personnelles. Mais chez Marlon James, même les mobiles se dissolvent dans la transpiration tropicale. La haine est un système, elle précède les hommes et leur survit: ce monde de tensions est une donnée de base, sous le soleil et dans les volutes.

Le titre a comme une légère ironie

Le titre, Brève histoire de sept meurtres, tient de la plus grande ironie, d’autant que l’on ne compte plus vraiment les morts. Cette œuvre vertigineuse n’est sans doute pas le grand roman jamaïcain après lequel certains pourraient vouloir courir. Il s’agit plutôt d’instantanés, de 1959 à 1991. L’histoire que Marlon James veut raconter serpente jusqu’à Miami et New York au début des années 1990, elle croise le cartel de Medellín et les clans du Queens, après ceux de Copenhagen City, quartier chaud et pétaradant de Kingston.

L’ampleur de ce roman est de raconter un peu d’histoire de Jamaïque à travers tant d’histoires. On ne compte plus les narrateurs de Brève histoire… Marlon James pousse la narration chorale à un point rarement atteint. Il s’immerge dans ses personnages jusqu’à une profondeur folle, même jusqu’à la folie. Quitte à parfois laisser son lecteur s’enliser sur sa plage, il mêle les degrés de réalité, il conte tous les réels de ses protagonistes, même les fantômes ou les esprits embusqués, qui murmurent à l’oreille de certains presque vivants.

L’Histoire en colimaçon

Baptisé du nom du personnage qui raconte, chaque chapitre de Brève histoire… est un escalier en colimaçon descendant, une plongée dans la psyché autant que dans l’époque. L’écrivain semble motivé à la fois par une considérable ambition et une pleine humilité. La prétention de tout raconter qui donne à son bouquin cette épaisseur labyrinthique, à laquelle s’associe cette modestie de reconnaître que la grande histoire est faite de gens incohérents, de perception faussée de l’environnement, de visions floues. Le résultat est passionnant, touchant aussi, dans la manière dont il est encadré d’outils si classiques: en entrée, avant le démarrage de l’intrigue, une liste des personnages et leurs fonctions; à la fin, un glossaire des termes jamaïcains tels que les emploient «Jah» et d’autres, surtout venus des ghettos.

Facettes de Jamaïque

Le lecteur de Brève Histoire… est emmené en Jamaïque par des jeunes membres de gangs qui ruminent leur identité, des stratèges politiques tentant d’orchestrer le chaos, des journalistes désireux de comprendre l’île mystérieuse, une chômeuse qui fait tout pour s’enfuir, un criminel emprisonné aux Etats-Unis, entre tant d’autres. Marlon James brasse tout, les Noirs face aux Blancs, les civils contre «Babylone» – la police, l’establishment –, les insulaires devant l’Amérique, les truands entre eux.

Bob Marley est mort d’un cancer à Miami, en 1981, à 35 ans, cinq années après le concert de Kingston où il était apparu «ressuscité», selon Demus, le jeune assassin. On réécoute les chansons de Bob Marley, devenues si évidentes. On mesure le poids de ce reggae-là dans notre culture, et sa pulsion dans nos orteils. On lit Marlon James, et l’on comprend soudain ce que la Jamaïque offre au monde. Pour le pire et cette fois, le meilleur.

Marlon James, Brève histoire de sept meurtres. Traduit de l’anglais (Jamaïque) par Valérie Malfoy. Albin Michel, 854 p.

 

 

Source: Le Temps

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