Un groupe de migrants nigérians enfermés dans un centre de détention à Zaouïa, en Libye, est parvenu à filmer une vidéo montrant leurs conditions de vie et appelant à l’aide leur gouvernement en juillet 2018. Envoyée à un ami sur WhatsApp, elle est devenue virale et a été transmise aux Observateurs de France 24. L’organisation internationale pour les migrations a ensuite pu organiser un vol pour les rapatrier au Nigéria. Aujourd’hui sains et saufs, ils racontent ce qu’ils ont vécu.


Le 17 juillet 2018, la rédaction des Observateurs a reçu cette vidéo. À l’intérieur de leur cellule, deux Nigérians montrent et commentent leurs conditions de vie dans le centre de détention Al Nasr, à Zaouïa en Libye.

Alors que ces images devenaient virales sur les réseaux sociaux nigérians, la rédaction des Observateurs de France 24 a commencé à enquêter sur « le centre de détention à Zaouïa », désigné par les migrants dans la vidéo.


Des photos des cellules de ce centre publiées dans la presse ces dernières années semblaient correspondre aux éléments visibles dans la vidéo : teinte de la peinture aux murs, forme de portes, taille des cellules et repas fournis aux détenus.

Dans l’espoir d’entrer en contact avec ces migrants pour recueillir leur témoignage, France 24 a contacté et transmis la vidéo à l’antenne libyenne de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) qui distribue régulièrement de l’aide humanitaire dans ce centre, comme l’attestent de nombreuses photos publiées sur leur page Facebook.


Dans la vidéo, les détenus déclarent à plusieurs reprises désirer retourner au Nigéria, et appellent à l’aide l’OIM, leur gouvernement et plusieurs pasteurs nigérians célèbres. Des employés de l’OIM se sont rendus dans ce centre et ont proposé aux détenus un plan de retour volontaire dans leur pays d’origine.

Pour tenter de préserver la sécurité des migrants détenus à Zaouïa malgré la diffusion de cette vidéo, la rédaction des Observateurs de France 24 a décidé de ne publier cet article qu’une fois assurée de leur retour au Nigéria sains et saufs.

Mais malgré ces précautions, les gardes du centre de détention ont eu connaissance de cette vidéo et punis ses auteurs, Efe Onyeka et Frank Isaiah. Contactés par France 24 une fois rentrés à Lagos avec 162 autres Nigérians, ils racontent ce qu’ils ont vécu.

« Tous les prisonniers ont accepté de faire la vidéo, malgré les risques »



Efe Onyeka, 25 ans, est l’homme qui a filmé la vidéo. Il est aujourd’hui rentré au Nigéria, dans l’État du Delta. Il raconte aux Observateurs de France 24 comment il a réussi à filmer l’intérieur du centre de détention.

D’autres prisonniers ont fait passer le téléphone en douce dans la prison, ils l’ont caché aux gardes, parce que les téléphones sont interdits à l’intérieur.

Quand on l’a eu, on a pu discuter avec nos familles et nos amis sur WhatsApp. Quand je lui racontais ce qu’on vivait, un ami à moi m’a suggéré de faire une vidéo pour appeler à l’aide. J’ai trouvé que c’était une bonne idée. J’en ai donc parlé à mes 31 camarades de cellule et tous ont accepté de faire une vidéo malgré les risques.

À la fin de la vidéo, on a bien dit que si les gardes apprenaient ce qu’on avait fait, on aurait de très gros problèmes. Et c’est effectivement ce qui s’est passé. Nous avons tous été tabassés et privés de nourriture, surtout les six Nigérians de notre cellule. Mais ils se sont particulièrement acharnés sur Frank…

« Quand les gardes ont su pour la vidéo, ils m’ont frappé pendant six heures »

Frank Isaiah, 35 ans, est l’un des hommes filmés dans la vidéo.

Je suis resté dans le centre de détention Al Nasr de Zaouïa pendant quatre mois après une tentative avortée de traversée de la Méditerranée. Avec mon ami qui a filmé la vidéo, nous avons montré nos conditions de détention, la nourriture, la « salle de bain »…




Le problème c’est que les gardes ont appris l’existence de cette vidéo, quelqu’un leur a dit et ils l’ont vue sur Facebook. Du coup ils m’ont mis des chaînes en métal autour du cou et m’ont frappé pendant six heures à l’extérieur de la prison. Je suis tombé dans le coma et ils ont pensé que j’étais mort.

Quand ils ont vu que je respirais encore le lendemain matin, ils m’ont enfermé dans une cellule à part. Je ne pouvais plus marcher. Ils m’ont privé d’eau, de nourriture et m’ont dit que je ne pourrai pas rentrer au Nigéria.

Ils ont fait payer environ 500 euros à ma famille après la vidéo et ont demandé encore 600 euros pour payer ma nourriture [un morceau de pain à midi et des pâtes nature le soir, NDLR].




Aujourd’hui je suis rentré chez moi dans l’État de Rivers au Nigéria. L’OIM m’a promis de m’aider à trouver un travail, mais j’attends toujours. J’ai 35 ans et j’aimerais reprendre mes études pour avoir un bon métier. Mais si je ne m’en sors pas ici, que je reste comme ça à ne rien faire sans travail, je retenterai ma chance vers l’Europe, si l’occasion se présente.

L’OIM a affrété un vol entre Tripoli et Lagos le 30 août pour que Frank, Efe et d’autres détenus du centre Al Nasr puissent rentrer au Nigéria. Trois jours plus tard, Frank, Efe et d’autres rescapés de l’enfer libyen ont participé à une cérémonie religieuse dans l’église du célèbre pasteur nigérian TB Joshua, interpellé par Efe dans la vidéo. Ils ont alors reçu des dons d’argent, de nourriture et ont pu raconter en public ce qu’ils ont vécu.

Des migrants revenus de Libye racontent ce qu’ils ont vécu dans l’église du pasteur TB Joshua, le 3 septembre 2018. Photo publiée sur la page Facebook du pasteur.

Ces dernières années, d’autres migrants sont parvenus à filmer leurs cellules et leurs conditions de détention et à attirer l’attention des autorités.




Détenus à Tripoli, un groupe de migrants somaliens était parvenu en juin 2017 à faire un appel vidéo avec un journaliste somalien basé à Istanbul. Il avait ensuite diffusé leur échange sur les réseaux sociaux et l’OIM avait ouvert une enquête à leur sujet.

LIRE SUR LES OBSERVATEURS >> Torture, viols… Des Somaliens racontent leur cauchemar en Libye

Sur la route qui les mène en Libye, les migrants se font généralement voler leur téléphone par les premiers trafiquants qu’ils rencontrent, comme le racontait à France 24 un migrant guinéen il y a quelques mois.

« Le seul moyen d’obtenir un smartphone en centre de détention est de payer. Dans ces centres, tout s’achète : nourriture de bonne qualité, smartphone, ou même la liberté. Mais parvenir à tromper la vigilance des gardes, filmer une vidéo et la diffuser sur les réseaux sociaux est à la fois très rare et très dangereux. Peu de migrants osent faire une chose pareille », explique à France 24 un chercheur libyen en droits de l’homme basé à Tripoli et ayant effectué plusieurs visites dans le centre de Zaouïa.




Un centre de détention impliqué dans le trafic d’êtres humains

Le centre de détention où Frank Isaiah et son ami Efe Onyeka ont filmé leur appel à l’aide est un centre officiel, chapeauté par le gouvernement d’entente nationale libyen – soutenu par l’Occident – via son service de combat contre l’immigration illégale (DCIM). Mais il est, dans les faits, sous la coupe d’une des brigades les plus influentes de Libye.

« La brigade Al Nasr contrôle la raffinerie de pétrole située non loin du centre, et travaille en étroite collaboration avec les garde-côtes de Zaouïa, qui leur amènent les migrants interceptés en mer. Elle est dirigée par Mohammed Kachalf, dit al Qasab, sanctionné en juin 2018 par l’ONU pour trafic d’êtres humains. À la suite de ces sanctions, le gouvernement a décidé de fermer le centre Al Nasr, mais al Qasab a refusé et il est donc toujours en activité », détaille auprès de France 24 le chercheur en droits de l’homme qui a souhaité rester anonyme pour des raisons de sécurité.




Les conditions de vie dans ce centre de détention seraient « inhumaines, avec un surpeuplement important, des pénuries de nourriture et d’autres produits de première nécessité et sans accès aux soins médicaux », selon un rapport de la mission de l’ONU en Libye.

Les garde-côtes de Zaouïa, affiliés à la brigade Al Nasr selon les rapports de plusieurs ONG et accusés par des enquêteurs de l’ONU de s’adonner au trafic d’êtres humains, font partie des partenaires de l’Union européenne dans sa lutte contre l’immigration illégale, rapporte le Washington Post. Ils reçoivent à ce titre des subventions et des formations, l’Europe ayant pour objectif de retenir un maximum de candidats à l’immigration sur le continent africain.




Cet article a été écrit par Liselotte Mas (@liselottemas).

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